Après plus de trois décennies à étudier la façon dont l'exercice et l'alimentation nous gardent en santé, une conclusion ressort constamment des données : vivre plus longtemps et vivre en bonne santé ne vont pas nécessairement de pair. Si nous avons en partie perçu le mystère de la longévité, il nous reste bien du chemin à faire pour accroître notre durée de vie en bonne santé.
Au cours du dernier siècle, l'espérance de vie moyenne des Canadiens et Canadiennes a augmenté de 22 ans, pour atteindre environ 80 ans chez les hommes et 84 ans chez les femmes. Les progrès de la médecine et de la science pourraient encore faire grimper ces chiffres. Toutefois, le nombre d'années pendant lesquelles nous pouvons nous attendre à vivre en bonne santé a diminué. Au Canada, il est maintenant d'environ 67 ans, soit une baisse par rapport au sommet enregistré d'environ 70 ans.
Cela signifie que bon nombre d'entre nous vivront fort probablement près de deux décennies, voire davantage, aux prises avec une maladie chronique, un déclin cognitif ou une perte de mobilité. C'est cet écart entre la longévité et la durée de vie en bonne santé, et non l'espérance de vie en soi, qui pose véritablement problème. Pourtant, presque personne ne semble s'en préoccuper.
La longévité n'est pas le bon indicateur
La longévité est sur toutes les lèvres, les influenceurs et influenceuses discutant de la possibilité d'une espérance de vie dans les trois chiffres. Un riche pirate de génétique libre (biohacker) a investi des millions de dollars dans son objectif de vivre jusqu'à 160 ans, en plus d'inviter d'autres personnes à dépenser jusqu'à 1 million de dollars américains par année pour faire de même. Or, il a récemment annoncé avoir développé une maladie auto-immune.
La vie est devenue une épreuve d'endurance, et nous devons tenir bon jusqu'au bout.
En revanche, pensez à cette personne de 80 ans au bout de la rue qui porte elle-même ses sacs d'épicerie, monte les escaliers, conduit sa voiture et s'assoit par terre pour jouer avec ses petits-enfants. Voilà le but qu'il vaut la peine de poursuivre.
Idéalement, nous jouirions d'une bonne santé et d'une bonne qualité de vie liée à la santé tout au long de notre vie. L'équilibre entre la quantité et la qualité des années de vie est l'idée qui sous-tend la « durée de vie en bonne santé ». La notion de bonne santé est certes subjective, et certains ont fait valoir que la durée de vie en bonne santé ne peut être définie en fonction d'un âge précis et qu'il serait plus juste de la représenter par un indice.
Quelle que soit la façon dont on la mesure, il est clair que réduire l'écart entre la durée de vie en bonne santé et l'espérance de vie est à la fois cruellement nécessaire et terriblement difficile.
Cela pourrait expliquer le décalage entre l'ampleur du problème et le peu d'argent investi pour le régler : au Canada, on estime que les dépenses en santé consacrées aux traitements sont près de 12 fois supérieures à celles consacrées à la prévention.
Miser sur la durée de vie en bonne santé
À l'Université McMaster, le nouvel Institut de kinésiologie et de santé McCall MacBain vise à combler l'écart entre la durée de vie en bonne santé et la longévité.
La kinésiologie est la science qui étudie comment le corps bouge, se comporte et fonctionne. Lorsqu'elle est jumelée à l'approche de la médecine préventive en matière de maladie, elle peut contribuer à éviter que les gens aient besoin de visiter la clinique en premier lieu, plutôt que simplement servir à les traiter lorsqu'ils s'y rendent.
L'Institut a pour mandat d'accorder la priorité à la collaboration interdisciplinaire afin de faire progresser la recherche et l'enseignement et de transformer les résultats obtenus en mesures concrètes qui profitent véritablement aux collectivités. La recherche à elle seule ne change pas des vies; ce sont les personnes qui s'appuient sur des données probantes solides qui le font.
Nous voulons aider les Canadiens et Canadiennes ainsi que les gens au-delà de nos frontières à vivre davantage d'années en bonne santé en retardant l'apparition de maladies, en préservant leurs capacités physiques et cognitives et en renforçant leur résilience avant qu'elle ne soit nécessaire.
L'atteinte de cet objectif améliorerait la qualité de vie tout en réduisant les coûts associés au traitement du cancer, des accidents vasculaires cérébraux, des maladies cardiaques, des troubles neurocognitifs, de la douleur chronique et des problèmes de mobilité à long terme.
Nous cherchons à montrer exactement comment le fait d'investir du temps et des ressources dans notre santé tout au long de notre vie, et ce, dès l'enfance, permet de nous constituer un capital santé capable de retarder l'apparition des problèmes chroniques qui ont tendance à compromettre nos dernières décennies de vie.
L'envers des secteurs du mieux-être et de la longévité
Les secteurs du mieux-être et de la longévité, ainsi que les pirates de génétique libre en ligne, sont parvenus à convaincre leurs adeptes que l'objectif ultime consiste à « maximiser » sa vie grâce à des pilules, à des protocoles et à des potions.
Cependant, il n'y a rien de surprenant à apprendre que les principaux déterminants de la durée de vie en bonne santé sont déjà bien connus : pratiquer une activité physique régulière, bien dormir, adopter une alimentation saine, cultiver des relations sociales authentiques, s'abstenir de fumer et boire avec modération.
En agissant sur ces facteurs, vous pouvez considérablement améliorer vos chances de prévenir les maladies les plus courantes chez les personnes âgées. La meilleure façon de traiter les maladies chroniques demeure de retarder leur apparition ou, dans le cas de troubles neurocognitifs ou de déclin cognitif, de les éviter complètement.
Le Canada dépense près de 144 milliards de dollars par année en produits liés au mieux-être, pour finalement voir la santé de sa population se détériorer à un âge de plus en plus jeune.
Voici ce que nous dit la recherche : il n'existe aucune preuve que les suppléments, les peptides et les « traitements » vendus par les secteurs de la longévité et du mieux-être contribuent de quelque façon que ce soit à prolonger la durée de vie en bonne santé.
Les facteurs influents sont nombreux
Pour aborder cette question, il faut prendre du recul. Les facteurs qui influent le plus sur la durée de vie en bonne santé ne sont ni une panoplie de suppléments ni un cocktail de peptides. Ils sont complexes, difficiles à améliorer et ne sont pas accessibles de la même façon à tous les groupes de la société.
Des rues et des parcs sûrs. Des aliments abordables. Un endroit où dormir. Un voisin avec qui marcher. Un horaire de travail prévisible. L'accès à des services de garde d'enfants. Rien de tout cela n'est un luxe, mais ces éléments constituent les fondements essentiels à la prolongation de la durée de vie en bonne santé, des fondements qui, pour beaucoup trop de Canadiens et Canadiennes, demeurent tout simplement hors de portée.
Le revenu, le niveau de scolarité, le logement, les conditions de travail, la sécurité du quartier, l'isolement social et la discrimination influent au moins autant sur la capacité de bien vieillir que tout ce qu'on peut lire dans un long billet sur la longévité.
La recherche en santé ne s'intéresse plus à la question de savoir si nous pouvons vivre plus longtemps. Nous y parvenons déjà. La nouvelle question est de savoir si nous sommes prêts à investir sérieusement, équitablement et suffisamment tôt pour mieux vivre. Nous pourrions découvrir que de chercher à prolonger notre durée de vie en bonne santé mène aussi à une plus grande longévité pour tout le monde. Voilà assurément un objectif qu'il vaut la peine de poursuivre.
Traduction d'un article de Stuart Phillips publié dans The Conversation (Canada) dont la diffusion a été autorisée par DiveMarketplace d'Industry Dive. Pour toute question sur les droits de reproduction, écrivez à legal@industrydive.com.